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LAURÉATES DE LA BOURSE
2020

Projet : développer leur librairie El Ghorba mon amour ouverte en mars 2020 à Nanterre (92).

L’ouverture d’une nouvelle librairie est toujours un événement. Surtout quand elle se situe dans une ville de plus de 100 000 habitants qui a vu fermer sa dernière librairie en 2017.
Cette ville, c’est Nanterre. On est à deux pas de l’ancien bidonville de La Folie, l’un des plus grands bidonvilles de l’après-guerre. Cette précision géographique n’est pas un détail. Elle a son importance. Dans la ville, dans la librairie, dans le projet.

A l’origine, il y a le livre. Tout ce qui a attrait au savoir et aux livres est sacré pour le père d’Halima, « alors que lui-même ne lisait pas ». Il achetait dans des vide-greniers tous les livres qu’il trouvait.  A ses 16 ans, un été d’ennui, elle s’intéresse à une liste de livres à lire donnée par sa professeur de français. Elle ne quitte plus alors la bibliothèque municipale ; le goût de la lecture est là. « C’est devenu ma bulle à moi, je me suis mise à lire tout le temps. »

Quelques années plus tard, Halima s’inscrit en fac de sociologie. « Je cherchais des réponses. Je voulais comprendre les mouvements sociaux pour saisir où était ma place. » C’est sur le banc de la fac qu’elle rencontre Elsa Piacentino.
Elsa, de son côté, raconte : « Il y avait des livres à la maison, mais je ne lisais pas. » Elle rit : « Désolée, je n’ai pas de storytelling autour de la lecture à vous servir. » Son truc, c’était le cinéma. Néanmoins, pour ses études, elle lit beaucoup. Et elle rencontre Halima. « C’est par le projet collectif que je suis devenue libraire. » explique Elsa.
 
« Les Amis d’El Ghorba »
Ce « projet collectif » naît en 2012. À l’origine, c’est une association, « Les Amis d’El Ghorba » qui promeut la lecture à Nanterre. L’idée est de permettre l’échange entre les habitants, favoriser le dialogue, créer du lien. Halima se souvient : « Il n’y avait pas de lieu à Nanterre pour que les gens se retrouvent. Il manquait un espace d’ouverture, d’échanges et de culture. » Le projet commence à mûrir, mais la concrétisation est encore loin. Il faut trouver un local, des partenaires, des investisseurs. Une chose est sûre : « Dans notre tête, on voulait une librairie. Nous vivions dans un territoire dépossédé de services publics, de bars, de lieux de sociabilité. Réunir des gens dans une librairie, nous semblait la meilleure chose à faire. » En attendant la librairie, l’association s’implante dans le territoire, se fait connaître des habitants, organise, par exemple, des ventes de livres d’occasion à prix libres.
En parallèle, les deux jeunes femmes se lancent dans la vie active – Halima est chargée de développement social pour la ville ; Elsa travaille dans l’associatif et le cinéma.

Puis, enfin, après huit ans de travail associatif « hors les murs », un local est trouvé – avec l’aide de la mairie de Nanterre. « Les membres de l’association se sont réunis, se souvient Halima, il fallait donc des volontaires pour porter le projet jusqu’au bout. » Halima qui est justement à ce moment-là en reconversion professionnelle – elle a fait un IUT métiers du livre – se présente. Elsa, pour qui devenir une libraire professionnelle n’était pas forcément une évidence, décide également de se lancer dans le grand bain !  « Il était temps pour moi de trouver du sens dans ma vie professionnelle. Et où trouver plus de sens que dans ce projet que nous avions construit et porté depuis 8 ans ? Même si l’envergure du travail à accomplir m’effrayait un peu au début, aujourd’hui nous sommes animées par des milliers d’envies de projets à déveloper, c’est un métier passionnant ! »
 
Libraires militantes !
Dans un local de 107mau cœur de la ville, la librairie ouvre le 12 mars 2020. Soit 3 jours avant les premières mesures de confinement liées à la crise sanitaire de la Covid-19. Heureusement, grâce au travail associatif effectué depuis des années, les habitants soutiennent la librairie. Dès l’ouverture-bips, au printemps, le pari semble réussi. Les habitants la fréquentent en nombre. Comme une promesse. 

La librairie, Elsa et Halima y veillent, est un lieu ouvert sur un quartier, sur la population. « Les livres sont des outils de partage. » insiste Halima. Elles se donnent une mission : agiter le débat, ouvrir les consciences. Le rôle culturel et social de la librairie est important. Les deux jeunes femmes sont libraires et militantes. Pardon : elles sont même militantes et libraires. Et, malgré les conditions difficiles, elles initient régulièrement des événements, des projections, des expositions, des rencontres, auxquelles contribuent aussi les membres de l’association.
Les habitants se reconnaissent dans ce lieu, dans son nom. D’ailleurs, ce nom ? « El Ghorba est un hommage poétique à la souffrance des invisibles. “El Ghorba” signifie l’exil en arabe. C’est un hommage aux travailleurs immigrés algériens et marocains qui ont vécu dans les bidonvilles de Nanterre entre les années 1950 et 1980 » raconte Halima. Le nom de la librairie perpétue la mémoire.
 
La bourse
L’année 2021 va être déterminante. Halima et Elsa ont des projets. Elles ont embauché une libraire qu’elles espèrent pouvoir garder. La bourse va leur permettre de faire confectionner du mobilier sur mesure, adapté au lieu. « On doit pouvoir déplacer les tables rapidement et facilement quand on fait des rencontres. Elles vont aussi développer le numérique. Elles seront ainsi prêtes pour un « click and collect » efficace, au besoin. On va aussi travailler sur notre identité visuelle. Maintenant qu’on a un lieu, il faut le faire connaître ! »