Accueil // Les Bourses // Journaliste de presse écrite // Licia Meysenq
LAURÉATE DE LA BOURSE
2019

Projet primé: enquêter sur les dessous de l’ouverture au tourisme de la Corée du Nord.

Je ne serais pas devenue journaliste si… « ma voisine n’avait pas été battue à mort dans son appartement. Elle a crié pendant des heures. Je n’ai pas compris pourquoi les occupants de l’immeuble s’étaient contentés de fermer les volets. J’ai eu envie d’aller les interroger, pour rendre à cette voisine un nom et une histoire ». Licia a alors seize ans. Elle se retrouve à raconter la vie d’un petit HLM, perdu dans une ville des Hautes-Alpes. Mais, confie-t-elle, à treize ans elle écrivait déjà l’histoire des uns et des autres. Aller à la rencontre des gens, apprendre à les connaître pour rendre leur monde accessible, c’est comme si elle avait toujours fait ça.
 
Vocation
Quand on grandit dans un petit village au pied des montagnes alpines, le journalisme est un métier qu’on ne se permet pas d’envisager. Pourtant ses parents l’encouragent, ils lui laissent entrevoir que c’est possible. En riant, Licia se souvient de la patience de sa mère conduisant la voiture pour qu’elle puisse déposer des CV dans toutes les rédactions de la région. « Mes parents devaient compenser notre non-réseau. » Après quelques mois d’ennui en fac de droit à Grenoble, Licia se décide : elle arrive à Paris, un sac sur le dos, une adresse pour sous-louer une chambre du Crous. Elle court les rédactions pour décrocher un stage. Enfin, L’Humanité retient sa candidature. « Le premier jour, en voyant tout le monde s’affairer dans la rédaction pour fabriquer un journal, j’ai eu le sentiment d’être à ma place. » Elle reprend ses études à l’ESJ Lille, puis – classique – enchaîne les piges, les CDD, les reportages qu’elle autofinance sans certitude de pouvoir les vendre ensuite.
 
Aujourd’hui, être journaliste, c’est…« de la survie. Surtout pour les jeunes journalistes indépendants, soit on a encore le soutien de sa famille, soit on fait autre chose. Il faut trouver des solutions. C’est un équilibre très précaire. » Décidée, passionnée, Licia est capable de prendre un job alimentaire pour se permettre de consacrer plusieurs mois à une enquête qui lui tient à cœur (les enfants nés d’unions entre Tamouls et Cingalais par exemple). Elle a aussi rendu les clés d’un appartement qu’elle louait pour vivre chez un proche afin de continuer à travailler sur un reportage, sans devoir chercher les piges à enchaîner. « Il est difficile, à 25 ans, d’accepter de travailler à perte ou de faire une croix sur le métier qui nous fait rêver. » Étrangement, cette précarité lui a permis de s’ouvrir au documentaire et aux reportages plus longs. Entre deux CDD, prendre le temps d’enquêter, de rencontrer les gens, de les appeler plusieurs fois, de revoir un point avec eux, et ne pas se contenter de reprendre un fil de dépêches AFP et d’enchaîner les articles pour produire du contenu.
 
Corée du Nord
Passionnée par la Corée du Nord depuis une dizaine d’années, Licia a un nouveau projet de grand reportage. En voyant de plus en plus de photos « touristiques » de la Corée du Nord sur les réseaux sociaux, elle se demande ce qui se passe dans l’un des pays les plus fermés du monde. Après enquête, elle découvre que des « influenceurs » occidentaux (youtubeurs, sportifs, stars des réseaux sociaux…) deviennent les relais de cette « nouvelle destination ». Évidemment, ils « oublient » de mentionner la face cachée du régime. Ça pique la curiosité de Licia qui veut en savoir plus sur ce « partenariat aux contours troubles ».
Elle découvre que la Corée du Nord construit des complexes hôteliers plus chics que ceux qu’on trouve sur les Champs-Élysées, des stations balnéaires copies conformes de celles qui bordent la Méditerranée, et les chalets dans des stations de ski rappellent les Alpes en Suisse.
« Cette ouverture au tourisme de masse cristallise tous les enjeux de la période actuelle pour cette dictature, explique Licia. Comment un pays coupé du monde peut-il trouver les devises étrangères dont il a besoin pour survivre ? Quelle vision a-t-on quand on est un Occidental qui se paye des vacances dans ce genre de pays ? Cet angle dit des choses sur le pays, mais aussi sur nous, sur ma génération. Les « influenceurs », ces personnalités 2.0, ont un pouvoir qui dépasse largement celui de poster des photos sur des réseaux sociaux. Ils sont parfois, sans le savoir ou à dessein, les porte-paroles d’une dictature. Quel regard ont-ils là-dessus ? »
Enquêter, c’est toujours un peu interroger le monde pour mieux le comprendre. Lucia aura les réponses à ses questions.
 
La bourse
La bourse va lui permettre d’effectuer un long séjour sur place, de rencontrer des gens, de suivre des influenceurs. « L’écrit est le support parfait pour ce sujet, il permet de raconter cette infinité de détails, d’indices qu’on ne voit pas sous l’obejctif d’une caméra. » Après, il ne restera plus qu’à trouver un titre pour accueillir son enquête. Avis aux rédacteurs en chef.