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LAURÉATE DE LA BOURSE
2018

Projet primé : écrire un reportage sur la Biélorussie, une « start-up nation » sous dictature.

Justine Salvestroni s’excuse : son parcours n’a rien d’original. C’est une vue de l’esprit : tout le monde n’a pas vécu à Varsovie et arpenté dans les grandes largeurs la Pologne et les États Baltes. Ni les Vosges, d’ailleurs, où elle a grandi.
 
Parcours
Enfance normale avec ses deux frères et sa sœur, dit-elle comme si elle cherchait une anecdote pour se contredire. La mère est au foyer et le père, prof. « C’était un lecteur du Nouvel Obs ! » Tel père telle fille, Justine lit l’hebdomadaire et s’intéresse à ceux qui le font : les journalistes. Après le lycée, hypokhâgne, Sciences Po… « Ne le notez pas, c’est tellement classique pour une journaliste. » Il ne faut pas trop en dire sur Justine. « Je suis timide », se défend-elle. Ce n’est pas un problème pour faire de l’investigation ? « Justement, c’est un atout : je passe inaperçu. Si on fouille tous les sacs à la douane, quand vient mon tour, on ne prend même pas la peine de me demander d’ouvrir le mien. » rit-elle. Dans la mini-biographie de son compte Twitter, elle précise qu’elle n’a « aucun humour », évidemment, c’est de l’humour.
Alors, le journalisme ? Elle partait avec un a priori : « À Sciences Po, les professeurs ne cessaient de répéter que les journalistes bâclaient leurs articles, la honte du pays. » Heureusement, elle passe une année Erasmus à l’Université de Salamanque (Espagne) où elle anime une émission de radio étudiante avec une Italienne et une Allemande. On y parlait de tout, de culture, de cinéma et aussi de féminisme – une des préoccupations de Justine avec l’écologie et l’Europe de l’Est.
Retour à Paris, pour un Master Professionnel de Journalisme à l’Institut Français de Presse. Spécialités : Presse écrite et Web documentaire. Elle enchaîne ensuite les stages à Ouest-France, La Croix, Causette, Le Monde (service Société) et écrit pour Libération, ce qui lui vaut de recevoir le Prix Varenne Jeune journaliste pour la presse nationale en 2016.
Puis, très vite, elle sait qu’elle n’est pas le genre de journaliste à rester derrière un bureau. Elle doit voyager, interroger les gens les yeux dans les yeux. Ouest-France lui propose de devenir correspondante du journal à Varsovie. Sans hésiter, Justine dit oui. Elle se plonge dans la littérature polonaise et Russe, de Wiltod Gombrowicz à Krzysztof Varga en passant par Svetlana Alexievitch. La littérature peut nous apprendre beaucoup sur un pays.
 
Genèse d’un projet
En février 2017, quand le président de la République de Biélorussie, Alexander Lukashenko autorise les ressortissants de l’Union européenne à entrer dans le pays sans visa, pour cinq jours, elle est l’une des premières à débarquer à l’aéroport de Minsk. « C’était une mesure inespérée ! Les conditions d’entrée de territoire étaient alors très strictes, l’aéroport silencieux, les douaniers nombreux et suspicieux. Aujourd’hui, il suffit de montrer son passeport et les douaniers souhaitent même aux touristes un agréable séjour. » Le monde bouge. Justine explore ce monde qui s’ouvre à elle. Elle découvre une société extrêmement complexe, une population qui vit dans la peur de la guerre et la résignation de la dictature, pour qui les méthodes soviétiques sont encore bien réelles.
Mais aujourd’hui, la Biélorussie tente un rapprochement avec l’Union européenne, des changements profonds arrivent. Un vent de libéralisme souffle sur le secteur des nouvelles technologies ; et ça risque de changer la société entière. Les geeks de Biélorussie sont en train de constituer un véritable État dans l’État au cœur de la « dernière dictature d’Europe ». 30 000 personnes qui semblent vivre dans un îlot de liberté et de prospérité et qui croisent et financent la jeunesse, les artistes et les dissidents. C’est ce changement que Justine veut saisir et raconter.
 
La bourse
« La bourse va me permettre de raconter cette « start-up nation ». Écrire sur une dictature, en particulier lorsqu’il s’agit de questions délicates comme celles relatives à la démocratie, demande du temps. Du temps pour que mes interlocuteurs me fassent confiance, du temps pour comprendre la situation et mesurer aussi ce qu’il est raisonnable - ou non - d’écrire pour ne mettre aucune source en danger. Il va me valoir enfin du temps, notamment pour approcher des gens proches du pouvoir. » Il faut gagner la confiance. Car en Biélorussie, on peut être détenu sans raison, et 2017 a été une année record de répression des journalistes de la presse indépendante. Sur le compte Twitter de Justine, sa biographie dit aussi : journaliste indépendante. Espérons qu’elle le reste encore longtemps.