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LAURÉAT DE LA BOURSE
2018

Projet primé : écrire son quatrième roman autour de la figure de Yambo Ouologuem, écrivain malien adulé puis déchu.


 
Comme aucune règle n’existe, chaque écrivain met en place ses propres rituels. Mohamed Mbougar SARR, lui, écrit la nuit. « C’est une habitude de travail, j’ai toujours rendu les choses au dernier moment, j’étais donc obligé de travailler la nuit précédente. C’est devenu une pratique littéraire. » La nuit nous enveloppe. On est concentré, le silence dure plus longtemps que la journée où l’on sait que le monde extérieur peut interrompre la créativité. « Entre minuit et 4 heures du matin, c’est parfait. »
 
Parcours
Mohamed a grandi dans la ville de Diourbel, à une centaine de kilomètres à l’est de Dakar (Sénégal). Il est l’aîné de sept garçons. Profession du père ? Médecin – « Il a parcouru le Sénégal de dispensaire en dispensaire, souvent à moto ». La mère reste au foyer, il faut s’occuper de la grande famille. Mohamed, reconnaissant : « Mes parents m’ont toujours soutenu. Ce sont des gens ouverts. »
À la maison, le père y veille, la fratrie est incitée à lire de la littérature africaine francophone, de la poésie. Mohamed aime les histoires, les personnages, les intrigues. À treize ans, il intègre le Prytanée militaire de Saint-Louis. Deux professeurs ont compté pour son amour de la lecture et il découvre les auteurs de la Négritude : Césaire, Senghor, Damas. Et puis, il y a eu le Père Goriot de Balzac. « C’est une révélation, je me rappelle précisément ce qui s’est passé, ce que j’ai ressenti en lisant l’agonie du père Goriot. » La puissance évocatrice de la littérature. À partir de ce livre, Mohamed commence à lire autrement. « Je prêtais attention au style, au sens de la mise en scène, je cherchais à saisir comment le romanesque était amené. » Parallèlement, il est enrôlé dans la revue de l’école et rédige des enquêtes, des articles divers. En Première, il prend la direction du journal. « J’aimais l’émulation de la salle de rédaction, l’excitation des bouclages. » Les textes de Camus sur le journalisme laissent apparaître en lui un début de vocation. « Je me fendais alors d’éditos très salés mais c’était en fin de compte très enfantin », dit-il aujourd’hui en riant.
 
 
Après le bac, il souhaitait faire du droit, mais un ami le convainc d’aller en Hypokhâgne, il se retrouve au lycée d’Ailly à Compiègne (Picardie). Ce qui le marque en arrivant en France ? Le froid. Il s’excuse d’évoquer le climat : « c’est tellement cliché ! ». Sa famille est loin, mais il a l’habitude. Puis il s’amuse : « Le rythme de la prépa fait que je n’ai pas eu le temps de me morfondre dans la tristesse… »
Pendant les cours, il découvre tout un continent de littérature, ça lui ouvre des horizons de lecture, il aime la philosophie, se confronter au texte. En 2011, il ouvre un blog : il publie des billets d’humeur, des nouvelles. Il s’impose une discipline : écrire tous les jours. Évidemment, il prend beaucoup de plaisir.
« À cette époque, je pensais devenir historien, il me semblait que c’était une bonne façon d’être utile à mon pays. » Combler les vides du passé pour comprendre le présent.
Il s’installe à Paris, entre à l’EHES et commence à écrire un roman. « On était en 2013. J’étais très préoccupé par ce qu’il se passait au Mali avec l’avancée des djihadistes, la destruction de la bibliothèque de Tombouctou… c’était un choc ! Je me mets à écrire et très vite, je sens que je vais aller au bout de ce texte, que l’impulsion est la bonne. » En effet, Terre Ceinte est publié en 2014 aux éditions Présence africaine. Le roman reçoit l’année suivante plusieurs prix, dont le Grand Prix du roman métis et le prix Ahmadou Kourouma. « Je n’avais pas d’attente particulière. Les conséquences sont inattendues : je reçois des courriers où l’on me parle de mon livre, mais sur un plan personnel, j’ai l’impression que le roman n’est pas à la hauteur de ce que j’ai voulu faire. Ce qui fait sans doute que j’ai envie de poursuivre. Je sais qu’il faudra en faire un deuxième. » Ce sera Silence du chœur (Éditions Présence Africaine, Prix littérature-monde Festival Étonnant Voyageur de Saint-Malo 2018). Le troisième est écrit dans la foulée, comme s’il y avait une urgence (De purs hommes, Éditions Philippe Rey, 2018). « On court toujours derrière le pardon après la faute du premier roman ! »
 
 
Nouveau projet.
Pour son nouveau projet, Mohamed veut prendre le temps. D’autant plus qu’il poursuit sa thèse de doctorat sur Ahmadou Kourouma, Yambo Ouologuem et Malick Fall qui ont la particularité d’être entrés en littérature la même année en 1968. Son projet de roman rejoint son travail de recherche et concerne l’écrivain Yambo Ouologuem. Voilà l’histoire : en 1968, le jeune malien de 28 ans, jusqu’alors inconnu, fait une entrée remarquée en littérature en obtenant pour son premier roman, Le Devoir de violence (Le Seuil), le prix Renaudot. Le style est éblouissant, l’ambition littéraire subjugue. Yambo Ouologuem est porté aux nues. Mais quelques années plus tard, un scandale éclate : on l’accuse de plagiat. Il se défend, évoque des hommages et des références alors que le principe même de l’intertextualité en est encore qu’à ses débuts. Le mal est fait. Yambo Ouologuem, humilié et amer, se retire au Mali et s’enferme dans le silence. Il passe son temps dans l’étude de l’exégèse du Coran. Plus personne ne peut l’approcher pour lui parler de cette histoire. Il décède, dans la solitude, en 2017. Ce qu’il n’a pu dire, Mohamed pourra l’écrire. La littérature peut combler les silences. « Ce n’est pas une exofiction, je ne chercherai pas à réhabiliter son image ni à lui rendre hommage. Ce qui m’intéresse c’est le mystère de ce demi-siècle sans publication pour un homme qui était à l’évidence un grand écrivain. » Que signifie se taire pour un écrivain ? Réponse en 2020.