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LAURÉAT DE LA BOURSE
2019

Projet primé: se dégager du temps – et l’esprit – pour écrire G.A.V. son second roman.  Un huis clos dans un commissariat de police.

Je n’aurais pas publié mon premier roman si…« je n’avais pas écouté autant de rap et si je n’avais pas rencontré l’artiste Safia Bahmed-Schwartz ».Artiste plasticienne multidisciplinaire etrappeuse, Safia Bahmed-Schwartzdistille dans son travail l’une de ses nombreuses qualités, dont une immense : la bienveillance. « Sans cette bienveillance, je n’aurais pas pu écrire juste. Et c’est bien ça l’essentiel. Écrire juste. » Les mots font partie de la vie de Marin Fouqué. Dans son enfance, on écoute Georges Brassens, Jacques Brel, Richard Gotainer. Des chanteurs à texte, comme on dit. Au lycée, Marin découvre Camus. « C’est un choc. Je lis alors tout Camus, parfois sans même le comprendre. » Il découvre bien plus tard Virginie Despentes : « Je comprends alors qu’écrire c’est avoir les deux pieds dans son temps. »
 
Écrire, dit-il.
Marin veut devenir écrivain, mais il n’y a pas – à l’époque – de formation pour devenir auteur. « J’ai cherché un diplôme qui pourrait s’approcher de l’écriture. » Il entre à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, découvre la sculpture, le son, la vidéo et surtout : la performance. Sur scène, il mêle prose, chant et musique. Écrire à tout prix. L’avancée vers le roman est une lente progression. Marin commence par composer des chansons (« Mais les refrains empêchent de tout dire »), il passe au rap, plus libre (« Mais je déborde la rythmique »), il se tourne alors vers la poésie (« Mais plus personne n’en lit »), il s’oriente vers la performance (« avec des textes de plus en plus longs pour pouvoir être programmés dans des salles »), puis naturellement il écrit des nouvelles qui le mèneront au roman. Parallèlement, il anime des ateliers d’écriture et d’expression orale dans des CFA (Centres de formation d’apprentis), des Mecs (Maisons d’enfant à caractère social), une Maison centrale ou des collèges. Ça ne suffit pas pour vivre, alors il travaille comme manutentionnaire dans un entrepôt. Métier difficile, pénible, sous-payé. Déshumanisant. Il courbe le dos, et trouve l’énergie d’écrire quelques heures par jour. Quand son manuscrit est prêt, il l’envoie à des maisons d’édition. En retour, il reçoit des lettres de refus, souvent personnalisées. Un jour, il performe avec l’écrivaine Hélène Gaudy qui transmet le manuscrit à son éditrice, Marie Desmeures. Elle le glisse dans son sac. Le texte y passe trois mois, trimballé partout. Quand l’éditrice l’ouvre enfin, c’est le choc. Mais l’auteur a sûrement signé ailleurs, se dit-elle en le contactant sans y croire par e-mail. Parfois, les rouages s’enclenchent. Marin qui n’avait toujours pas d’éditrice vient d’en trouver une. 77 sort dans la rentrée littéraire 2019 chez Actes Sud. Il est tout de suite remarqué par la presse et les invitations tombent : salons littéraires, librairies, radios et télés. Marin quitte l’entrepôt.
 
La littérature aujourd’hui est…« plus que jamais primordiale. L’urgence est à l’écriture, on a besoin de mots pour combler les fissures qui lézardent le tissu social et notre rapport au monde. La violence passe avant tout par le langage et elle est partout : chez nos politiques, dans le mépris de classe, dans le patriarcat, dans la nouvelle langue de l’entreprise … il y a une urgence. Il faut se réapproprier les mots pour ouvrir une nouvelle voie. » Ce qu’il veut : trouver la bonne voix, celle qui sonne juste, qui dit le monde. « En écrivant, je me déconstruis. Je pars d’un raisonnement qui est le mien, plein de préjugés, et je “l’écroule”, petit à petit, par les mots. En écrivant des personnages, j’essaye de me reconstruire, avec plus de justesse. C’est une pratique égoïste. Si d’autres s’y retrouvent, si mes questionnements parlent à d’autres lecteurs, c’est merveilleux. » Il souhaite donner à voir, à ressentir et percevoir autrement, en dehors de tout carcan. C’est ce qu’on retrouve dans son premier roman, où il interroge l’injonction à la virilité. Il s’attaque à la figure du masculin, principale source, d’après lui, « de la frustration des hommes, de leur course effrénée à la performance, et à la violence ».
 
La bourse
Aujourd’hui, recevoir la bourse, c’est le rayon de soleil qu’il n’a pas vu à cause des journées passées à arpenter les entrepôts de marchandises. Enfin un peu de sérénité. Il va pouvoir se consacrer pleinement à l’écriture de son livre. Il a déjà le décor, un commissariat. Et les personnages. Ils sont huit : sept en garde à vue et un policier. Marin a déjà commencé à écrire, aucun doute qu’il parviendra au bout de son projet. Les mots faisaient partie de sa vie, désormais, l’écriture rythme ses journées.