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LAURÉATE DE LA BOURSE
2020

Projet : créer Extraction and Monetization of Human Assets, une performance sous forme de pièce de théâtre immersive, interactive et participative, abordant la collecte des données personnelles sur le web.

Si vous demandez à Esther Bouquet quel est son métier, elle hésitera quelques secondes avant de vous répondre, car elle a toujours du mal à se définir à travers une seule activité. Si on regarde son CV, on repère un BTS en design d’espace à l’École Nationale Supérieure d’Arts Appliqués et des Métiers d’Art à Paris, suivi de près par un diplôme supérieur en arts appliqués (DSAA) en design graphique au Lycée d’Arts Appliqués de Bréquigny à Rennes, et enfin un diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP) à l’École Supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne. Esther précise : « Ce parcours un peu sinueux m’a permis de construire une pratique artistique à l’intersection de plusieurs disciplines. » Si Esther devait qualifier sa profession, elle indiquerait « designer graphique et artiste-chercheuse en nouveaux médias. »

Après ses études en France, elle part à New-York à la School For Poetic Computation (SFPC) pour suivre un programme hybride entre résidence d’artistes, école et groupe de recherche. Si en France on aime les étiquettes uniques, aux États-Unis on ne s’en encombre pas. Esther comprend qu’elle peut alors être à la fois chercheuse, artiste et designer. « Je me posais la question de la légitimité. Mais j’ai compris que je n’étais pas obligée de me définir : je pouvais être tout à la fois. »

Ses recherches la portent alors vers notre relation (souvent ambiguë ou décomplexée) au numérique. Depuis plusieurs années, elle mène un travail autour de la collecte de nos données sur le web ; écrit deux mémoires (À l’ombre de nos données en 2017 et Dans l’intimité de nos données en 2019) ; réalise diverses installations et montre des performances artistiques qui « questionnent et dénoncent la surveillance, la traque et les mécanismes de contrôle et d’influence sur le web ».

Ces phénomènes la passionnent. Notamment quand on prend conscience qu’ils sont conçus pour se camoufler, pour « s’auto-invisibiliser ».
Que se passe-t-il quand on navigue sur Internet ? On l’oublie trop rapidement mais il y a une économie derrière, un système de traçage déséquilibré – car pas toujours conscient.
Et on ne peut pas se soustraire à cette surveillance insidieuse. Comment alors sensibiliser sur les risques de la navigation sur Internet ? Esther veut justement révéler les enjeux politiques et culturels des technologies en réseau. « À travers ma démarche, je cherche à mettre en évidence leurs schémas, la façon dont ils se déploient afin de souligner, de faire comprendre leur dysfonctionnement – de façon critique mais aussi pédagogique. »
 
Faire vivre une expérience
C’est ainsi qu’est né le projet EMHA, Extraction and Monetization of Human Assets.
Imaginez une entreprise réglementée habilitée à collecter et à vendre nos données. Évidemment, ça se ferait dans ce qui semble être la plus grande transparence.
Quel type de travail devrait fournir cette bureaucratie ? Aurions-nous alors plus confiance en interagissant avec un être humain qu’avec un programme informatique ?
Cette bureaucratie spéculative qui traiterait de nos données questionnerait la confiance parfois aveugle que nous avons envers les sites web et plateformes sociales que nous visitons quotidiennement. Esther s’inquiète : « On oublie parfois trop facilement que ces plateformes collectent nos données massivement et ce, en toute impunité ! »
Cette prise de conscience, doit passer par l’expérience.

La pièce de théâtre imaginée par Esther sera immersive, interactive et participative. Elle propose de visiter, justement, un centre EMHA, présenté comme un des laboratoires de traitement de données le plus éthique du marché. De quoi être rassuré sur leur sort.
Mais très vite – et c’est là la subtilité – la pièce entraîne de l’autre côté pour donner à révéler les dimensions de contrôle, d’influence, de fausse transparence et de pouvoir qui s’exercent dans ce lieu physique… « Ce qui se passe dans la pièce devient le reflet de ce qu’il se passe réellement en ligne. »
 
La bourse
Aujourd’hui, la bourse va permettre à Esther de poursuivre ses recherches, de travailler sur la scénographie de la pièce de théâtre, et de développer la technologie pour rendre l’expérience immersive et interactive auprès du public. « Ce projet demande de relever les défis techniques liés à la programmation des différents composants scéniques et scénographiques connectés. » La bourse va lui donner les moyens et le temps de participer à des résidences ou ateliers d’écriture pour améliorer le scénario, les dialogues et l’interaction acteurs-public.