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LAURÉATE DE LA BOURSE
2020

Projet : réaliser Humanitaires, un documentaire d’investigation sur le sexisme du milieu humanitaire.

Aliénor a une singularité, parmi d’autres : elle suscite les confidences. La première fois qu’une amie lui confie avoir été violée, elle a 11 ans. « J’étais en 6e, je vivais dans un petit village, j’étais sidérée : je n’ai pas su quoi faire. » Après cette première confidence, Aliénor s’aperçoit que plusieurs amies viennent la voir pour lui confier les viols qu’elles subissent. Petit à petit, Aliénor apprend à écouter, se forme avec le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) et parl’association Nous Toutes. Elle veut savoir quoi dire, comment soutenir, comment agir, quels mots utiliser avec les victimes de ces violences.

On l’aura compris, Aliénor choisit l’action. Et pour être efficace quand on veut agir, il faut aussi des convictions. Solides. Inébranlables. Elle intègre Sciences Po Lille pour acquérir un bagage culturel et une bonne culture générale. En 2013, après avoir validé un master 2 en « analyse de conflits et développement » – les deux grandes branches de l’aide humanitaire – elle part sur le terrain. Mais là, petite désillusion : « Trop bureaucratique » tranche Aliénor qui bascule vite vers le journalisme « avec enthousiasme ». De cette époque, elle garde beaucoup d’amis qui travaillent pour des ONG internationales.

Dès ses débuts, ses enquêtes portent sur les violences faites aux femmes. C’est davantage qu’une mission, c’est une façon d’être au monde. Elle s’engage au sein del’association de journalistes « Prenons la Une ». Elle crée des ateliers pour intervenir en école, notamment à l’ESJ Lille, et forme les élèves au traitement déontologique des violences faites aux femmes. Elle est pour le « journalisme de solution », une forme de journalisme qui « s’emploie à analyser et à diffuser la connaissance d’initiatives qui apportent des réponses concrètes, reproductibles, à des problèmes de société, économiques, sociaux, écologiques. » Il faut parler autant du problème que de ceux qui tentent de lutter contre ce problème. Une ligne directrice dans ses reportages.
 
Humanitaires 
Un jour : « Lors d’un apéro, une amie me confie son viol. C’était pendant une mission pour une ONG réputée. Elle ne se voyait pas comme une victime, ce mot ne lui convenait pas. Mais voilà : son collègue l’avait forcée. » La jeune femme se noie dans le travail, s’isole, puis finit par démissionner, alors que son agresseur, lui, est promu. « Si les violences sexistes et sexuelles sont un fléau global dans le monde du travail, elles sont dans ces organisations profondément contradictoires avec les valeurs humanitaires », explique Aliénor. Elle décide d’agir. Elle veut inciter d’autres femmes à parler, alerter ceux qui financent les ONG, et faire réagir les directions d’organisations… « Les documentaires sont à mes yeux la forme la plus efficace pour faire bouger les lignes. »
Dans ses documentaires, Aliénor a l’habitude de mettre en images le sexisme ordinaire et ses conséquences. Elle valorise les témoignages forts. « J’aime ce format documentaire puisqu’il permet d’être dans l’analyse, dans le récit, dans l’enquête de fond et il donne de la place à l’humain. » Comme dans son projet de film.
 
La bourse
La bourse va lui permettre de réaliser ce documentaire qui suit le parcours de trois salariées de l’humanitaire victimes de violences de collègues masculins. Ensemble, elles se battent pour améliorer les systèmes d’alerte des organisations internationales et obtenir justice. Dans un travail de préenquête, Aliénor a recueilli 32 témoignages qui indiquent que l’humanitaire est aussi touché par les violences sexuelles, qu'un mouvement #MeToo émerge enfin pour lever ces tabous mais que le secteur ne parvient pas toujours équitablement à répondre aux besoins des victimes. Pour Aliénor, ce projet a une importance particulière. Il y a quelques mois, son père est mort. Elle lui doit beaucoup. « Il a toujours eu confiance en moi. Si je suis aujourd’hui auteure de documentaires, c’est aussi parce qu’il avait foi en moi. » Ce projet, c’est le premier qu’il ne verra pas. Mais Aliénor ira jusqu’au bout.