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LAURÉATE DE LA BOURSE
2016

Projet primé : écrire son quatrième roman, Rimbaud la nuit. Le récit de deux vies traversées par une même question : est-il possible de se reconstruire ailleurs ?

Voir ailleurs
Il n’est pas évident de faire parler Kaoutar Harchi. « Je suis plus à l’aise à l’écrit » précise-t-elle. Commençons par le début. Famille d’origine marocaine, « mais je suis née à Strasbourg. ». Elle est l’aînée de trois sœurs. Ses parents étaient ouvriers. « Nous avons appris à lire et à écrire tous ensemble » se souvient Kaoutar. Son père a été victime de plusieurs accidents du travail suivis, bien souvent, par des procès engagés contre ses employeurs. L’ambiance était particulière à la maison. « Mon enfance en a été marquée » dit-elle dans un silence. On ne posera pas plus de questions.
Dès le primaire, en sortant de l’école, Kaoutar se rendait à la bibliothèque municipale. Elle ne se jetait pas sur les livres, mais faisait ses devoirs. « Nous étions plusieurs à y aller, on parlait avec les bibliothécaires… » Les livres étaient là, mais elle ne les ouvrait pas. Ils faisaient partie du décor. « La bibliothèque était un second espace de vie, éloigné de la maison. Je cherchais des moyens d’être en dehors de chez moi. » Et un jour, Kaoutar prend conscience que les livres peuvent jouer ce rôle. La littérature est une façon de sortir de soi, de s’échapper, c’est une porte sur l’ailleurs.
À 15 ans, Kaoutar se tourne vers la littérature algérienne. « À la maison, il y avait toujours du bruit, une certaine effervescence, mais mes parents étaient dans une forme de silence. La littérature algérienne m’a permis de les comprendre. De comprendre certains silences. De comprendre aussi leur histoire. »
Le collège et le lycée ont été des périodes difficiles pour Kaoutar. « Désagréables ». La « délivrance » survient avec l’entrée en faculté. « J’ai suivi des études de sociologie à l’université Marc-Bloch à Strasbourg. Dans la sociologie, il y a quelque chose de révolutionnaire. J’ai profondément aimé cette période. Le campus n’était pas immense mais me semblait l’être ! Tout se vivait au jour le jour. On ne pensait à rien. On croyait que la vie c’était cela, un jour suivant un autre. » À 20 ans, elle désire plus que tout écrire et s’installer à Paris. « J’avais compris que la littérature se faisait là-bas. » Et elle savait que la littérature serait sa vie.
 
Premiers romans
Elle commence à écrire. « J’ai écrit pour partir » résume-t-elle. « Et j’ai écrit pour être publiée, pour être rendue publique » ajoute-t-elle. La publication serait un affranchissement, l’assurance de mener une vie singulière.
Quand elle quitte enfin Strasbourg, elle s’inscrit à la Sorbonne, en sociologie toujours. Très vite, elle cherche un éditeur susceptible de s’intéresser à ses écrits. Par hasard, sur Internet, elle découvre les Éditions Sarbacane qui cherchent des textes et des auteurs. Elle envoie son manuscrit.
Quelques mois plus tard – nous sommes alors en mai 2009 –, paraît Zone Cinglée, son premier roman, abordant le thème de l’homosexualité masculine.
L’année suivante, elle s’installe en Tunisie, notamment dans le but de faire des recherches pour sa thèse en sociologie : « La formation de la croyance en la valeur littéraire en situation coloniale et post-coloniale » l’étude se fonde notamment sur deux auteurs algériens de langue française, Assia Djebar et Kateb Yacine, entre 1950 et 2009. Nous n’en dirons pas plus, mais on peut lire pour approfondir le sujet l’essai extrait de sa thèse Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve (Fayard 2016), dans lequel Kaoutar retrace le parcours de cinq écrivains algériens de langue française des soixante dernières années et démontre que l’institution littéraire française peut se révéler parfois violente et peu reconnaissante à l’égard des écrivains étrangers francophones. Fermons la parenthèse, reprenons le cours de la vie.
« Alors que j’étais en Tunisie, j’ai commencé l’écriture de mon second roman » raconte Kaoutar. Elle a envoyé ensuite le manuscrit à plusieurs maisons. Actes Sud répond favorablement. L’Ampleur du saccage paraît en septembre 2011. « Ce texte abordait, selon un procédé polyphonique, la misère affective et sexuelle des hommes. » Suivra en 2014, À l’origine notre père obscur, toujours chez Actes Sud, qui raconte l’histoire d’une jeune fille et de sa mère prisonnières du poids de la tradition. Aujourd’hui, parallèlement à son travail d’auteur, Kaoutar enseigne la littérature à Sciences Po.

Le projet
Pour son nouveau projet, Kaoutar sait exactement ce qu’elle veut faire. Elle voit très nettement les scènes. Rimbaud la nuit est un roman qui plonge le lecteur dans l’Éthiopie des années 1980, marquées par la guerre civile.Antoine, photographe et Emma, géologue, deux jeunes Français qui vivent à Harar se réfugient dans un musée. Ils s’aperçoivent rapidement qu’ils se trouvent en fait dans la maison où a vécu, cent ans plus tôt, Arthur Rimbaud. « Rimbaud la nuit est pour moi une manière de réaliser ce que j’ai longtemps cru impossible : écrire l’histoire d’amour naissante d’un homme et d’une femme, inscrire cette histoire au cœur d’un espace précis, ici celui de l’Éthiopie en guerre, et à travers les mailles fines d’époques distinctes et complexes, celle des années 1880 et des années 1980, insister sur la permanence du désir de rompre et de renaître à soi. » Ce sera aussi l’occasion de faire connaître au public une partie méconnue de la vie d’Arthur Rimbaud : celle qu’il vécut en Éthiopie, au Harar. « La bourse va me permettre de me rendre en Éthiopie. De faire des recherches, de prendre le temps d’écrire, sans  être  contrainte par des préoccupations matérielles. » La littérature, juste la littérature.